Tais-Toi Donc !

Le Blog de Shotaro

18 mars 2010

La bande dessinée moderne fonctionne beaucoup avec les mêmes codes que le cinéma. Une bande dessinée peut aisément être comparée à un story-board de luxe aux dessins finalisée, mis en couleur et dialogué via les phylactères. Aussi ce fort cousinage entre ces deux modes d’expression fait qu’on y retrouve beaucoup de techniques communes aux deux univers, chacun empruntant ce qu’il intéresse à l’autre. Parmi ces diverses techniques nous avons celle du champs/contre-champs qui est utilisée en cinéma et en bande dessinée afin d’affiner et de varier la mise en scène et aussi de permettre des enchaînement logiques de plans.

Principe du Champs/Contre-champs


J’aurais pu mettre cette notion de champs/contre-champs dans l’article consacré aux points de vue mais elle n’est pas à proprement parler un point de vue (même particulier). Le champs/contre-champs consiste à enchaîner deux plans où le premier présente une scène et le second présente la même scène du point de vue diamétralement opposé à celui du premier plan.

Cet effet de mise en scène permet de varier les plans et les scènes dans la narration graphique notamment quand il s’agit de dialogues qui peuvent vite être monotones et de fait ennuyer le lecteur. Le fait d’employer le champs/contre-champs permet donc de renouveler totalement le décor et donc de tenir l’intérêt du lecteur en alerte. Cette mise en scène particulière peut-être employée sur tous les points de vue et tous les plans.

Par exemple on passe d’un plan américain de deux promeneurs dans un parc à Paris entrain de discuter de face à un plan américain représentant les mêmes personnages dans le même parc continuant à discuter mais cette fois vu de dos. Un autre exemple, un point de vue en plongée sur une équipe d’aventuriers entrain de progresser au milieu de ruines antiques sera suivi d’un plan en contre-plongée permettant de découvrir que ces ruines sont très très hautes et lugubres (avec, pourquoi pas, un cri terrifiant venant du ciel).

Exemple de champs, contre-champs

Cases issues de "Notes 3 : La viande c'est la force" par Boulet aux éditions Delcourt, tous droits réservés.

Vous l’aurez compris ce principe de mise en scène permet donc de renouveler totalement le décor et donc l’attention du lecteur mais peut aussi vous donner la possibilité de mettre au point des coups de théâtre, des gags, d’induire le lecteur en erreur afin de mieux le surprendre etc. De plus au cours d’un dialogue, vous pouvez passer ainsi d’un protagoniste à un autre et jouer sur leurs expressions faciales et leur jeu d’acteur en fonction de la conversation qu’ils tiennent. Un exemple très utilisé mais qui fonctionne toujours aussi bien c’est le gros plan sur le personnage, surpris/apeuré et dans le second plan on découvre le pourquoi de sa stupéfaction/peur. Faites attention dans les films que vous regarderez ou les BDs que vous lirez, vous remarquerez que ce principe de mise en scène est très utilisé.

La Règle des 180°


C’est un autre principe de mise en scène issu du cinéma et qui est intimement lié au champs/contre-champs. En effet, même si le champs/contre-champs permet de dynamiser la mise en scène il ne peut réellement être efficace qu’en étant utilisé sporadiquement et à point nommé. Trop utiliser ce principe rendra votre narration monotone et statique sur la longueur. Le champs/contre-champs est directement issu de la règle des 180° qui induit que les caméras restent d’un côté d’une ligne imaginaire passant par l’action filmée et donc dans un angle maximal de 180° sur les 360 possibles à tourner autour de l’action. Ça sera plus clair avec un petit schéma :

Règle des 180°

On dispose donc de deux points de vue possibles, le champs et le contre champs (ici nommés arbitrairement sur le schéma) et en alternant entre les deux points de vue on peut mettre en place un dialogue entre les deux protagonistes. Au sein de cet séquence alternative on peut aisément y placer d’autres effets de mise en scène, un zoom de plus en plus prononcé vers les protagonistes au fur et à mesure du dialogue si celui-ci devient de plus en plus intense ou rempli d’informations quant à l’histoire, l’enquête (ou que sais-je?) que peut mener le personnage principal de la scène.

Vous remarquerez que j’ai mis en place une « section interdite » pour les points de vue. Cette interdiction est relative dans le sens où, si vous souhaitez garder une unité et une cohérence dans la scène que vous décrivez. Passer au-delà de cette ligne des 180° la compréhension du lecteur peut être mise à mal. Ceci étant dit, vous pouvez passer cette ligne à condition de re-localiser l’action au niveau géographique afin que le lecteur sache où les protagonistes se trouvent les uns par rapport aux autres et si vous revenez vers une phase de dialogue alors vous pourrez franchir cette ligne et poser une nouvelle scène avec une nouvelle ligne des 180° etc.

Conclusion


Résumons. Le champs/contre-champs est un élément de mise en scène qui peut en stand alone, permettre de renouveler totalement le décor et le point de vue sur l’action. On pourrait même dire qu’il peut servir de plan de coupe afin d’embrayer sur la suite de l’histoire sans devenir monotone. Ensuite nous avons le champs/contre-champs comme élément essentiel de mise en scène de dialogues où la règle des 180° intervient afin de garder une cohérence et une localisation logique pour le lecteur. On peut tout-à-fait appliquer des effets de plans pendant un déroulement de champs/contre-champs pour donner des effets de zoom in ou zoom out pour appuyer les propos des protagonistes etc.

Le champs/contre-champs est inévitable et le meilleur moyen pour comprendre toutes ses implications est de les repérer dans nos BD préférées et voir comment les auteurs les emploient et comprendre pourquoi il les ont employés de telle ou telle manière en fonction de l’histoire racontée. C’est une technique de base qui est relativement simple à mettre en place mais qui demande au final beaucoup plus de finesse et d’attention qu’on ne pourrait penser au départ.

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