_ Célia ? Célia ?! Tenta Étienne
Pas de réponse. Il avait de plus en plus de mal à avancer, les racines grossissaient à vue d’œil et recouvraient le sol, s’emmêlait autour des jambes d’Étienne et sa progression devenait problématique au fur et à mesure qu’il approchait du mur végétal bouchant le fond du couloir. Il appelait la petite fille de plus belle alors qu’il était quasiment immobilisé prisonnier de cet amas botanique, la dame de service avait raison, c’était une véritable jungle qui s’était développée ici. Il continuait à appeler la gamine quand tout à coup la danse folle de la marée verte s’interrompit brusquement et il entendit une petite voix derrière le rideau végétal :
_ C’est qui ? Demanda la petite voix craintive.
_ Célia ? Célia c’est toi ? C’est Étienne ! Tu sais, le monsieur avec qui tu as mangé une glace hier !
_ Étienne ? C’est vrai, c’est toi ?
_ Oui, ma puce ! Qu’est-ce-qui t’arrive ?
_ Ils sont méchants avec moi !
_ Qui ça, Choupinette ?
_ Les autres enfants ! Ils ne font rien qu’à m’embêter et me frapper !
Au fur et à mesure qu’elle répondait, Étienne sentait les sanglots monter dans la voix de la petite fille. Le jeune libraire n’était pas habitué aux enfants et ne sut quoi répondre à la gamine pour la réconforter, mais ce fut elle qui reprit :
_ T’es encore là ?
_ Oui, ma puce, je suis derrière le… euh… les… Je suis derrière les plantes !
A cet instant, comme par magie, Étienne assista à la ‘dépousse’ du mur végétal qui le séparait de Célia, c’était le meilleur terme qu’il avait trouvé pour qualifier le phénomène. Il avait l’impression d’assister à un film qu’on aurait lu à l’envers, les plantes reculaient, les racines s’amincissaient et disparaissaient. Il put bientôt retrouver toute sa mobilité et le rempart végétal se désagrégeait à vue d’œil La course folle qu’exécutaient les plantes quelques minutes plus tôt disparaissait aussi vite et bientôt le mur s’estompa. Étienne découvrit la petite Célia assise et adossée au mur, le front sur les genoux et la tête entourée de ses bras. Aussitôt qu’il le put, Étienne enjamba les plantes qui finissaient de se résorber et se précipita auprès de la gamine. Il s’accroupit en face d’elle et lui toucha doucement le bras. Elle ne broncha pas.
_ Célia ? Fit le jeune homme à voix basse. Pour toute réponse il n’eut qu’un léger grognement.
_ Célia, tu vas bien ?
_ Nan ! J’en ai marre ! Ils sont tous méchants, je les déteste ! Cria la gamine, la tête toujours enfouie dans ses genoux.
_ Allons… Ce n’est pas si grave, si ? Ce sont des idiots, tenta le jeune homme.
_ Nan ! C’est des connards ! Cria à nouveau la gamine.
Un tel langage dans la bouche d’une si jeune fille aurait du scandaliser le jeune homme mais il fut si surpris qu’il fut pris d’une envie irrésistible d’éclater de rire. Il fit tout pour se retenir mais il finit par pouffer et Célia releva la tête. Elle le regardait avec ses yeux bleus embués de larmes une expression mi-surprise, mi-incrédule sur le visage. Ce drôle d’air qu’elle lui adressait finit d’achever le jeune homme qui partit d’un grand rire. La gamine sourit d’abord et éclata de rire elle aussi, ils rirent de bon cœur ensemble pendant un bon moment. Étienne pensa que cela devait faire bien longtemps que cette petite fille n’avait pas autant ri. Après quelques minutes, ils reprirent leurs esprits et le silence retomba dans le grand couloir nettoyé de toute trace végétale hormis l’énorme ficus qui trônait dans son pot près de la fenêtre à deux mètres d’eux. Ils restèrent à se regarder l’un l’autre, quand la gamine se jeta dans les bras du jeune homme et se mit à pleurer à chaudes larmes. Elle serrait fortement le libraire et Étienne fut surpris de cette marque d’affection et réagit de manière assez pataude, il n’avait pas l’habitude. Il la lova doucement contre lui, elle avait un gros chagrin à épancher qui devait certainement l’oppresser depuis longtemps, la détresse de cette pauvre gamine serra le cœur du jeune homme, il savait ce qu’elle avait endurer en perdant ses parents et il n’y avait eu personne pour la consoler, aujourd’hui elle craquait. Cette gamine avait un effet bénéfique sur Étienne, peut-être était-ce ce lien ténu qui les rapprochait, ils étaient orphelins tous les deux. Ils restèrent là, simplement, se dispensant de la tendresse, seuls au monde.
Seuls au monde ils n’allaient pas le rester longtemps, les pompiers étaient arrivés dans la rue, on entendait maintenant distinctement les deux tons de leur sirène qui résonnaient jusque dans le couloir où ils se trouvaient. Étienne repoussa doucement la gamine et la regarda bien en face en baissant légèrement la tête.
_ Dis, Petite Miss, on va devoir sortir, hein ? Fit Étienne
Célia secoua amplement la tête négativement en faisant faire de grandes valses à ses boucles blondes et son visage se renfrogna.
_ Non… J’ai peur… Articula-t-elle d’une voix à peine audible.
_ Bah tu as peur de quoi ? Demanda Étienne sur un ton exagérément étonné.
_ Oh ! Dis ! T’es bête toi hein ! Ils m’aiment pas parce que je fais pousser les plantes… En plus t’as vu ? J’y arrive même quand je dors pas maintenant ! Étienne remarqua qu’elle avait comme de la fierté dans la voix en lui confiant ça.
_ Tu sais, les gens ont peur de ce qu’ils ne comprennent pas et quand ils ont peur, ils ont tendance à être méchants… Répondit Étienne un peu embêté, car après tout il ne comprenait pas grand chose à ce qui se passait lui non plus. Célia dut le sentir car elle lui assena :
_ Ban t’as pas peur de moi, toi, si ?
_ Non ma puce, je n’ai pas peur de toi, t’es trop mignonne pour que j’aie peur, lui répondit-il avec un grand sourire.
On entendait clairement les conversations des pompiers dans le hall maintenant, ils étaient entrain d’investir le bâtiment. Étienne attrapa la petite et la prit dans ses bras. Ensemble ils entreprirent de redescendre et si possible de quitter l’immeuble sans encombres. Étienne ne savait pas si la structure ancienne de ce vieil immeuble en pierre de taille avait bien supporté la farandole végétale qu’avait provoqué la gamine. De la poussière de plâtre continuait à tomber çà et là du plafond. Quand ils arrivèrent sur le palier du premier étage ils croisèrent deux pompiers qui gravissaient les escaliers à pas de loup, vraisemblablement sur leur garde. Pour se donner une contenance pendant qu’il les dépassait, Étienne leur expliqua que ce qu’ils cherchaient se trouvait au second étage. Il ne s’arrêta pas pour leur parler, il fit même tout ce qu’il put pour ne pas ralentir sa progression et les deux secouristes les regardèrent descendre l’escalier, hébétés. Étienne, la petite toujours dans les bras, déboucha dans le hall du foyer qu’il avait traversé un peu plus tôt et qui était bien plus animé. Il y avait là trois pompiers entrain d’installer différents appareillages qui, pensa le libraire, devaient certainement les aider à donner les premiers secours pour d’éventuels blessés. Il passa sans même leur jeter un regard, ouvrit la porte d’entrée bien vite et se retrouva enfin à l’extérieur du bâtiment. Étienne se dirigea vers les dames de service qui attendaient le feu vert des secouristes pour réintégrer leur foyer mais il perçut comme une vague d’effroi et un recul de leur part quand il s’approcha. Il pensait qu’elles seraient heureuses de retrouver une de leurs petites protégées saine et sauve mais ce n’était visiblement pas le cas, au contraire même, Étienne aurait tenu une bombe dans ses bras en lieu et place de la petite fille qu’il n’aurait pas fait meilleur effet. Une rumeur enfla au milieu du personnel du foyer et bientôt une bonne femme d’origine antillaise s’avança vers le jeune libraire et lui déclara d’une voix légèrement éraillée :
_ Cette enfant est l’œuvre du malin, elle n’est pas normale, saccager notre établissement de la sorte avec ses… Ses… Ses tours de magie ! N’approchez pas de nous avec ce démon ! Allez vous-en !
_ Mais je… C’est-à-dire, elle vous a été confiée, je ne peux pas l’emmener comme ça et…
_ Allez-vous-en je vous dis !
Toute l’équipe des femmes de service s’avança vers eux d’une manière plutôt menaçante. Célia qui avait la tête enfouie dans le cou du jeune homme pendant tout ce temps la releva et dirigea un regard sévère en direction de ces dames. Elle les stoppa net, et pas de magie derrière ça, elle leur faisait vraiment peur. Étienne fouilla la poche arrière de son pantalon de sa main libre dans le but de trouver une carte de visite professionnelle de sa librairie et la tendit à la dame qui s’était adressée à lui.
_ Tenez, donnez ceci aux forces de l’ordre afin qu’ils sachent où trouver la petite, il y a mon téléphone portable personnel dessus, je ne voudrais pas être accusé d’enlèvement parce qu’une bande de froussardes refuse de prendre en charge une gamine qui leur a été confiée…
La dame attrapa la carte du bout des doigts en fixant sévèrement Étienne et recula bien vite pour retrouver ses collègues. Le libraire tourna les talons et quitta les employées du foyer atterré par un tel comportement, encore une fois de la part de personnes qui, selon lui, devraient déborder de compassion et d’amour du fait même du métier qu’elles exerçaient. Quand il arriva dans une rue plus passante il entreprit de héler un taxi afin de rentrer chez lui.
Et voilà ! Il se retrouvait avec une gamine sur les bras ! Étienne se dit qu’il l’avait bien cherché et même ! Il était venu la chercher ! Il rentrait chez lui en taxi avec une petite blonde de six ans qu’il avait extirpé d’un foyer ruiné par cette même gamine car elle avait fait poussé des plantes dedans ! C’était une situation surréaliste mais c’était aussi une situation dangereuse, car il n’avait aucun papier officiel lui permettant de justifier la présence de Célia à ses côtés. La priorité serait de régulariser tout ça sous peine qu’il se retrouve en cellule pour enlèvement d’enfant. Il n’avait aucune confiance dans les femmes de service pour transmettre ses coordonnées aux forces de l’ordre, peut-être le feraient-elles ? Mais peut-être aussi sa carte se trouvait-elle déjà dans le caniveau et ne serait donc jamais transmise. La circulation était infernale, beaucoup de quartiers étaient bouclés car les manifestations paranormales continuaient à apparaître sporadiquement dans tout le pays et bien sûr, également à Paris. Les quotidiens y allaient tous de leur théorie pour expliquer ces phénomènes inhabituels, des plus farfelues au plus scientifiques. Ainsi ‘La Croix’ y voyait la manifestation du retour annoncé du fils de Dieu, ‘Le Parisien’ comme à son habitude poussait plus dans la direction du sensationnalisme et dirigeait ses thèses vers le facteur humain, en parlant de ‘Magiciens’, d’êtres humains spéciaux qui auraient développer des pouvoirs paranormaux. Par contre ils n’avaient pas d’idée (et d’ailleurs évitaient soigneusement d’aborder le sujet) pour expliquer le fait que tous ces miracles avaient débuté en même temps, la veille vers dix heures du matin.
Enfin arrivé chez lui en compagnie de sa jeune invitée, il lui proposa un chocolat chaud qu’elle accepta avec un plaisir non dissimulé. Il avait beau avoir passé l’âge depuis longtemps, Étienne aimait à boire régulièrement du chocolat chaud, c’était un souvenir d’un temps heureux où sa mère, quand elle pouvait se libérer de la pharmacie, lui préparait son goûter et un excellent chocolat chaud sucré et velouté. Laissant la petite Célia déguster sa boisson, il appela le commissariat afin de se mettre en conformité avec la loi et expliquer sa situation. Il ré-expliqua toute l’histoire de la veille, le fonctionnaire de police à l’autre bout du fil retrouva effectivement le dossier qui fut monté à ce moment dans la base de données, puis Étienne raconta l’épisode d’aujourd’hui et transmis à nouveau toutes ces coordonnées à son interlocuteur. Le policier lui répondit que le dossier avait été mis à jour et que la DDASS pourrait débarquer n’importe quand chez lui afin de récupérer la petite fille. La mort dans l’âme, Étienne acquiesça et promis toute sa coopération quand le moment serait venu, il raccrocha mollement le téléphone. Célia était assise dans le fauteuil en face de lui, une jolie moustache de lait au chocolat sur sa lèvre supérieure et le fixait de cette manière si particulière qui mettait le libraire mal à l’aise. Elle resta ainsi un bon moment et Étienne n’osait pas entamer la conversation, il allait devoir lui expliquer qu’elle devrait retourner en foyer au milieu des ‘connards’, ça ne lui plairait pas. Et ça ne plaisait pas non plus au jeune homme, il s’y était attaché à cette jolie petite blonde. Une idée qu’il pensa d’abord saugrenue germa dans ses pensées, et si il l’adoptait ? Après tout, elle avait peu de chance de trouver à nouveau une famille d’accueil, son nom serait black-listé dans les dossier de la DDASS, répertoriée comme anormale, capable de faire de drôle de choses et peu de familles seraient prêtes à accueillir une petite fille comme ça. En revanche, lui, ça ne lui posait pas de problème même si il n’avait à ce moment aucune idée de la portée que pourrait prendre cette décision. Il avait une carte à jouer dans sa manche…

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