III
Le lendemain Étienne se rendit à sa boutique et sa rue était le théâtre d’une cohue incroyable mêlant force de l’ordre, pompiers et médias, il eut un mal fou à atteindre son pas de porte, il s’engouffra à l’intérieur bien vite et même la porte fermée il entendait encore la rumeur de toute cette agitation. Il savait pertinemment qu’il ne pourrait pas ouvrir aujourd’hui, le badaud aurait beaucoup de mal à flâner au milieu des camions de CRS, de pompiers et autres régies mobiles des chaînes de télévision. Sans grande conviction, il tenta de continuer le classement et le rangement qu’il avait commencer la veille mais bien malgré lui, un seul sujet hantait ses pensées : La petite Célia. Il avait tant de questions qu’il aurait aimé lui poser et il était même inquiet pour elle. Elle s’était à nouveau retrouvée abandonnée et remisée, c’était bien le terme, au sein d’un orphelinat, seule. Plus Étienne tentait de se concentrer sur son rangement, moins il avançait et au bout d’un moment il dut se rendre à l’évidence qu’il n’arriverait à rien aujourd’hui, il décida de jeter le classement au diable. Il s’attabla à son bureau et chercha des information sur le service qui s’occupait des orphelins dans le but de retrouver la petite fille. En peu de temps il trouva l’adresse de l’organisme, il enfila sa veste, boucla sa boutique, traversa à nouveau la cohue et entreprit de se rendre rue de Tocqueville dans le XVIIe arrondissement, au siège de la DDASS.
Le taxi le déposa devant un immense bâtiment plutôt sinistre et bizarrement, ça ne surprit pas Étienne, ce qui l’aurait surpris c’est un bâtiment très accueillant et chaleureux. La même réflexion lui revient à l’esprit, pourquoi donc, ces services qui devraient aider et apporter du réconfort aux jeunes pousses de la société apparaissaient-ils donc si austères et si peu humains ? Étienne n’avait pas de réponse satisfaisante à apporter à cette question. Il régla le chauffeur et se retrouva sur le trottoir, il n’avait aucune idée de la manière dont il allait s’y prendre pour retrouver Célia. A priori il se doutait que ça ne devait pas être évident de rentrer en contact avec une gamine avec laquelle on n’a aucun lien de parenté. Il resta un moment devant l’entrée cherchant un angle d’attaque à opposer à la personne qui le recevrait mais il se rendit vite compte qu’il n’avait pas d’argument valable hormis celui de sa volonté de prendre des nouvelles de la petite puce blonde qu’il avait rencontré la veille. Il finit par se dire qu’être honnête pourrait, après tout, être la meilleure solution. Il entra.
Le hall était plutôt spacieux, un bureau d’accueil était installé au fond de celui-ci, une petite dame plutôt boulotte à l’air sévère était absorbée dans la contemplation de l’écran de son ordinateur, tapotant une touche de temps en temps. Étienne se dirigea vers le comptoir et salua l’employée.
_ C’est pour quoi ? Lui assena-t-elle sans lever les yeux de son écran.
_ Bonjour Madame, répéta Étienne, je suis à la recherche d’une petite fille…
_ Pour ça il faut vous rendre au second étage et demander à remplir un formulaire de demande d’adoption, bureau 217, lâcha-t-elle mécaniquement.
Étienne fut choqué par sa réponse, quand on vient pour effectuer une demande d’adoption demande-t-on « Je suis à la recherche d’une petite fille » comme on chercherait un produit de consommation ?
_ Non, non, vous m’avez mal compris, Madame, je souhaiterais rendre visite à une petite fille que je connais mais je ne sais malheureusement pas dans quel foyer elle a été placée.
La petite dame leva la tête et fixa le libraire d’un intense dur renforcé par ses petites lunettes rondes cerclées d’acier pendant un moment qui lui parut une éternité. Étienne supposait qu’elle le jaugeait, elle remonta ses lunettes sur son petit nez triangulaire, se redressa et déclara :
_ Vous êtes de la famille ?
_ Euh… C’est-à-dire que non, en fait je…
_ Ah mais dans ce cas, ça risque d’être compliqué, Monsieur !
_ En même temps, Madame, elle est orpheline et par définition elle n’a plus de famille, fit Étienne avec un sourire gêné.
_ Alors vous êtes qui par rapport à elle ? Assena-t-elle.
_ Eh bien je l’ai rencontré hier prés de la place Saint-Sulpice, vous savez, où l’arbre a poussé de manière inexpliquée. Elle avait été abandonnée là par les gens qui s’occupaient d’elle et j’aurais voulu prendre de ses nouvelles. C’est moi qui l’ai ramenée au commissariat afin que vous puissiez la prendre en charge, je m’appelle Étienne Florentin.
_ Comment s’appelle la petite ?
_ Célia, Célia Meyer, répondit Étienne
La grosse dame pianota sur le clavier de son ordinateur et resta un moment à déchiffrer la réponse que lui cracha la base de donnée, elle se tourna enfin vers le jeune homme.
_ Le problème c’est que je ne peux pas vous laisser approcher cette gamine alors que je ne sais même pas qui vous êtes…. Si ça se trouve vous êtes un pédophile, qui sait ?
_ Je vous remercie pour la comparaison, mais je ne peux pas vous en vouloir de protéger vos petits. Ce que je vous demande, c’est de simplement me donner l’adresse du foyer où elle est hébergée. Vous n’avez rien à craindre, je ne dirai pas que j’ai obtenu le renseignement ici, vous êtes dégagée de toute responsabilité. Si barrage il doit y avoir, ce sont vos collègues de l’orphelinat qui s’en chargeront. S’il vous plait, soyez sympa ? Je suis même prêt à vous laisser une copie de ma pièce d’identité si vous voulez…
Elle le dévisagea longuement encore une fois comme si elle essayait de savoir si il était sincère. Le jeune libraire dut tout compte fait lui faire bonne impression, elle arracha un feuillet de son bloc et griffonna l’adresse de l’orphelinat où avait été placée la petite Célia et elle lui tendit toujours son regard sévère inscrit sur son visage comme la mère qui cède à son petit garçon sans pour autant être entièrement d’accord. Étienne la remercia poliment et tourna les talons en direction de la sortie.
Étienne se rendit dans le dixième arrondissement où se trouvait le foyer dans lequel avait été placée la petite fille Lorsqu’il sortit de la bouche de métro, il sentit une fièvre électrique parmi la foule qui allait et venait sur les trottoir, il n’aurait pas su définir exactement cette drôle d’atmosphère qui régnait. Peut-être qu’un nouvel événement paranormal s’était manifesté ? A cette idée il tressaillit, et si Célia avait recommencé ? Y avait-il un nouvel arbre qui avait poussé quelque part dans le quartier ? Sans vraiment le vouloir il accéléra le pas en direction du foyer qui se trouvait au numéro 11 de la rue des Récollets si bien qu’il y arriva au trot. Il y avait un attroupement devant l’immeuble. Il semblait y avoir des employés du foyer, reconnaissable à leur blouse orangée,visiblement bien secouées mais aussi beaucoup d’enfants. L’immeuble semblait avoir été évacué et au loin on entendait la sirène caractéristique des véhicules de secours qui, Étienne en était persuadé, avaient la même destination que lui. Il s’approcha d’une des femmes de service du foyer afin de s’informer de ce qui se passait.
_ Mais qu’est-ce-qui se passe ici ?
_ Ah ! Monsieur ! Des choses ! Des choses comme ils ont parlé à la télé ! C’est la jungle là-dedans ! Le monde devient fou, Monsieur !
La grosse dame d’origine antillaise était visiblement très choquée mais Étienne avait noté le fait qu’elle parle de jungle ce qui souleva une vive émotion en lui.
_ La jungle ?
_ Oui, Monsieur ! Toute une aile du bâtiment, des plantes partout !
Étienne était fixé, Célia avait dû faire un joli rêve botanique. Il s’engouffra dans l’entrée du bâtiment, ignorant les mises en garde de la dame qui lui criait de ne pas y aller car c’était dangereux, il ne l’écoutait déjà plus, ne pensant qu’à retrouver la petite fille.
Dans le grand hall, Étienne observa les différentes portes qui à priori cachait les services administratif ainsi que les différents services comme la cantine ou la salle de jeu pour les enfants. A gauche un grand escalier montait dans les étages et semblait desservir chaque aile du bâtiment. Étienne s’y engagea, montant à pas de loup son attention focalisée sur chaque bruit afin d’éventuellement entendre la petite ou un mouvement quelconque qui lui permettrait de se diriger dans la bonne direction et de retrouver Célia avant l’arrivée de la police et des pompiers. Il arriva au premier étage, regarda à gauche puis à droite, il semblait que ce fut un étage dédié aux chambres des gamins placés ici. Un gros craquement sinistre provenant d’au-dessus de lui fit sursauter le jeune homme, de la poussière de plâtre tomba du plafond. Le libraire continua son ascension vers le second étage, sur le palier il scruta à gauche et ce qu’il vit à droite le laissa sans voix. D’énormes branches ou racines tapissaient le fond du couloir du sol au plafond. Comme sur la place Saint-Sulpice, cet amas végétal grandissait à vue d’œil et se resserrait à chaque instant. Étienne avançait prudemment et sa progression devenait de plus en plus difficile au fur et à mesure qu’il approchait ce bouchon végétal. Il s’empêtrait les pieds dans les fines racines qui courait sur le sol.

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