Aprés avoir vu l’historique de la création du Studio Ghibli, nous continuons dans cette voie en nous attardant sur l’accord historique entre la Tokuma Shoten (Le Studio Ghibli) et les Studios Disney. Ce qu’on aurait pu prendre pour une gageure (voire une trahison pour certains), débouche sur un accord qui permet à Ghibli d’avoir une stature et une diffusion internationale.
A partir de la fin des années 80 les films du Studio Ghibli connaissent un succés grandissant. A chaque sortie de film le public est de plus en plus nombreux, ainsi Ghibli devient il une figure de premier rang dans l’industrie de l’animation japonaise. Cela ne manque pas d’éveiller si ce n’est des convoitises, tout au moins la curiosité de grosses majors étrangères (Principalement américaines : Warner, 20th Century Fox etc…). Elles sont prêtes à distribuer les films du studio, mais elles veulent pouvoir les « adapter » à leur marché, ce qui signifie le re-montage, le changement des musiques, l’abandon de certaines scenes etc… Mais MIYAZAKI et le président du Studio, SUZUKI Toshio ne l’ont jamais permis.
Pourtant, en Juillet 1996, Tokuma Shoten (à qui appartient le Studio Ghibli) et Buena Vista Home Entertainment (La branche de distribution de Disney) signent un accord qui permettra à Buena Vista de distribuer les films de Ghibli partout dans le monde à l’exception de l’Asie. Cet accord porte sur la publication en video ou au cinema des oeuvres suivantes : Kaze No Tani No Nausicäa, Tenku No Shiro Laputa, Tonari No Totoro, Majo No Takkyûbin, Omohide Poro Poro, Kurenai No Buta, Heisei Tanuki Gassen Pompoko, Mimi wo sumaseba, ainsi qu’à cette époque, le futur Mononoke Hime et les futures productions du studio comme Sen To Chihiro No Kamikakuchi, Hohokekyo Tonari No Yamada-kun.
MIYAZAKI et TAKAHATA ont ils eu un accés de folie? Ont-ils vendu leur âme au diable, eux qui se sont battus pour être libres des contraintes de rentabilité et productivité, et dont la fondation du Studio Ghibli fut le but? Rassurons nous, ce n’est pas le cas. Il faut savoir que dans le contrat est clairement notifié que les ditributeurs ne peuvent en aucun cas toucher à l’oeuvre originale, si ce n’est pour le doublage et pour les contraintes de traduction. Disney n’a aucun droit d’intervention, il n’est là que pour distribuer le film. Tout ceci a provoqué la vive inquiétude des fans d’animation et particulièrement des fans de MIYAZAKI et TAKAHATA à travers le monde, car les américains sont reconnus pour avoir des methodes assez barbares pour l’adaptation d’oeuvres étrangères pour leur marché intérieur. (Et bien sûr quand ils réexportent le produit, c’est leur mouture). Cette inquiétude partagée par MIYAZAKI lui-même etait légitime car au début des années 80 Nausicäa avait été charcuté de la sorte : renommé (La Princesse des étoiles en France), remonté (Au final il manquait prés d’une demi heure du film), et la musique remplacée. MIYAZAKI avait été choqué par ce traitement affligé à son film. D’ailleurs MIYAZAKI n’a signé le contrat que pour renvoyer l’ascenseur à son ami TOKUMA Yasuyoshi qui l’a aidé à démarrer. De ce fait TOKUMA Shoten pouvait prétendre à une place de producteur d’animes au niveau mondial et ainsi accroître ses parts de marché.
Il y a également d’autres facteurs qui ont motivé cette signature de contrat. En 1996 Mononoke Hime est toujours en phase de production, et le film se révéla couter trés cher. Les producteurs se demandaient même si les bénéfices qu’il génèrerait au Japon suffirait à couvrir son coût de production (On verra plus tard combien ils se trompèrent face au triomphe du film). Ils ont alors l’idée de lancer une exploitation internationale, et aussi vendre les droits de distribution des oeuvres antérieures afin de générer de l’argent pour assurer les arrières du studio.
Devant la foule de distributeurs qui se pressait à la porte du studio depuis quelques années, ils n’avaient que l’embarras du choix. Contre toute attente, c’est Disney qui amena les garanties de qualité qui ont satisfait MIYAZAKI, à savoir : Distribuer l’oeuvre traduite et doublée, c’est tout. Disney s’est d’ailleurs engagé à ne pas couper le film, ni à changer la musique.
Pourtant ces conditions n’ont déjà pas été remplies complètement par Disney. En effet dans l’edition en video de Majo No Takkyûbin, on peut voir quelques ‘libertés’ prises par Buena Vista. Il y a une scène dans laquelle Kiki reçoit une lettre écrite en japonais. Cette lettre n’apparaît que rapidement, seulement la graphie n’est pas occidentale. Disney a utilisé des ordinateurs pour modifier l’image et transformer ainsi la graphie pour qu’elle paraisse plus occidentale. Pour les musiques, ils n’ont pas à proprement parler touché à la composition originale. En fait ils ont ajouté des musiques supplémentaires. Parce que pour le spectateur américain moyen, il faut qu’il y ait de la musique sur les scènes où il n’y a pas d’action -mais qui sont déterminantes pour le scénario- car sinon il s’endort. Or dans les films de Miyazaki les instants de silence sont des moments privilégiés qui renforcent la dramatisation de l’action (en l’occurrence Kiki vient de découvrir qu’elle a perdu ses pouvoirs, qu’elle ne peut plus voler. Elle s‘humanise et perd sa nature de sorcière).
Concernant Mononoke Hime, au lieu de préserver le générique original, magnifiquement interprété par un chanteur qui place sa voix très haut, Disney a semblé déjà prêt a augmenter son chiffre d’affaire avec les ventes d’albums en faisant réinterpréter la chanson en anglais (ils pensaient à Madonna à l’origine). En outre, le script a été un peu trop retravaillé et cela peut modifier l’esprit de l’oeuvre de manière assez rédibitoire. D’un autre côté, heureusement, pas une seconde des 2h15 du film n’a été supprimée. Cela a du être dur pour Disney! Car la complexité du scénario et les nombreuses scènes violentes vont totalement à l’encontre de sa politique (Disney à l’époque pensait probablement acheter du Totoro ou du Kiki). Ainsi, après son triomphe sans précedent au Japon, Mononoke Hime s’est fait attendre aux Etats-Unis plus de deux ans, nul sachant comment gérer pareil pétard. Finalement, Disney n’osant pas apposer son sceau, a refilé le bébé à sa filiale « indépendante » Miramax. Faire de l’argent… oui, mais prendre des risques, c’est une autre histoire.
Malgré ce passage difficile, et le succés mitigé de Mononoke Hime aux U.S.A. Disney a quand même investi dans deux des productions suivantes du studio. Et c’est exceptionnel! C’est la première fois que Disney investit dans la production d’oeuvres étrangères. Ainsi entre-t-il à hauteur de 10% dans les budgets de Sen To Chihiro No Kamikakuchi de MIYAZAKI, et Hohokekyo Tonari No Yamada-kun de TAKAHATA. On pourrait penser que puisque Disney ne peut pas toucher aux oeuvres finies, il veuille entrer par la porte de derrière en imposant ses choix comme producteur du film, mais la direction du Studio Ghibli est assez lucide pour laisser Disney rester à plus ou moins 10% dans le budget des oeuvres produites, afin de garder toute liberté artistique. Et puis il faut bien avouer que sans cet accord, nous n’aurions pas la chance de voir des dessins animés comme Tenku No Shiro Laputa ou Sen To Chihiro No Kamikakushi au cinéma et ensuite distribué en DVD.
Dix ans après la signature du contrat, le personnel de Ghibli dresse un bilan très positif de l’accord Tokuma-Disney, malgré les quelques accrocs retardant les sorties étrangères. La France est particulièrement gâtée avec les sorties de Mononoke, des Yamada, de Chihiro et à terme toute les oeuvres du studio au moins en DVD et VHS dans la « Collection Studio Ghibli ».

.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.
.